Un livre n'est pas écrit
une fois pour toutes :
quand il est un
vraiment grand livre,
l'histoire des hommes y vient
ajouter sa passion propre.

Louis Aragon,
Littératures soviétiques, 1955.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Le Textile au clair de lune



L'échange, reproduit ci-dessous, entre Chris-Éric Ergans et Christian sur le blog des éditions Léo Scheer donne un éclairage sur notre parti d'en livre.


Chris-Éric Ergans : [s'adressant à Béatrice Shalit] Je note votre remarque : « L'idée de publier quoi que ce soit en ligne me paraissait inconcevable il y a encore dix jours. » N'est-ce pas pourtant le vecteur de l'avenir, si l'on fait abstraction de l'aspect économique (dont on peut d'ailleurs se demander s'il concerne réellement les auteurs : qui vit de sa plume de nos jours ?). Dans une trentaine d'années, lorsque le support écran (qui est déjà obsolète) aura cédé la place à un support souple de type « textile intelligent » (ce qui se prépare déjà dans le domaine publicitaire), à commandes par pression (type clavier plat sensitif) et incluant une prise de contact USB, qui permettra le téléchargement des e-books sous des formats unifiés (ou qui sera calibré pour recevoir tous les formats existants, y compris le Pdf s'il a survécu à la guerre des formats qui se prépare), le « livre papier » aura vécu, remplacé par le « livre-textile-électronique ». Les divers professionnels « médiateurs » du livre se seront regroupés (ou auront choisi de disparaître) en des pôles et portails œuvrant directement sur Internet. Comme l'avait déjà fort justement fait remarquer quelqu'un ici, tout livre papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu. Diffuser dès à présent en ligne, c'est anticiper sur vingt à trente ans d'évolution.

Christian : Le vecteur du futur n'a pas forcément d'avenir. Je retournerais bien la proposition « tout livre papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu » : combien de textes - inédits de qualité - vieux d'à peine quinze ans ont déjà disparu dans le cyber espace faute de sauvegardes ? La course folle pour maintenir celles-ci sur des supports et des normes de codage sans cesse renouvelés est perdue d'avance.

S'il y a médiateur du livre quels en sont les façonneurs ? Une œuvre passe-t-elle simplement de la personne qui l'encode à celle qui la décode ?

Son but ultime serait-il, alors, d'être le véhicule d'émotions. Le texte, la lecture, l'écriture peuvent donc disparaître ; un implant bien greffé, upgradable, conçu par les meilleurs chercheurs des sciences nano-psycho-cognitives, remplira bien mieux ce rôle pour transmettre l'infinie variété des stimuli médicalement autorisés.

La cuisinière à bois est un bon contre-feu. La calligraphie se porte toujours bien. Bravo à Béatrice Shalit de tenter cette aventure.

Chris-Éric Ergans : Qu'est-ce qu'un livre papier ? Un assemblage souple plus ou moins sophistiqué de morceaux de chiffons inertes sur lesquels sont imprimés des caractères d'encre non amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de traction. Qu'est ce que le livre « textile-électronique » auquel je fais allusion ? Un morceau de textile « sensible » sur lequel viennent s'imprimer des caractères amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de pression. La différence est infime. Ne perdez pas de vue que les lecteurs électroniques actuels ne sont qu'une étape de transition, une caricature de ce que deviendront les supports de lecture ensuite. La mutation sera fulgurante une fois que les supports fétichistes de substitution (textile intelligent) seront au point. Il reste trente ans, grand maximum, au livre-papier.

Un exemple ici.
Extrait : « (...) Mais d'autres textiles intelligents vont avoir des usages encore plus spectaculaires. Il s'agit de polymères capables de changer localement de couleur en fonction d'un certain nombre de paramètres physiques, tels que le passage d'un faible courant électrique, une augmentation de température ou des contraintes mécaniques. La coloration du tissu ou les inscriptions qu'il porte (par exemple sur un tee-shirt) ne sont pas imprimés avec des encres spéciales mais produites par des fibres de polymères capables de créer des images sur le corps ou en différents endroits spécifiques, comme s'il s'agissait d'un écran à cristaux liquides d'ordinateur porté sur le dos ou sur la poitrine. »

Comme d'hab, l'utilisation première est celle qui est la plus rentable, mais la suite viendra inévitablement.

Christian : C'est précisément cette correspondance entre le livre et son ersatz numérique qui ne me satisfait pas. Un livre – comme celui imprimé actuellement – n'est pas seulement un assemblage de matières inertes supportant un texte vibrant. Un livre modèle le texte. Le genre roman, par exemple, n'a pu s'épanouir qu'avec le codex, et surtout le livre imprimé. Il me semble erroné de toujours - commodité binaire - séparer le contenu de son contenant. Le livre - outre son importance symbolique - a la particularité d'être achevé, fini et fragile donc précieux. Il n'est pas le réceptacle d'un écrit mais une de ses conditions. Les fameux « médiateurs » (je n'aime vraiment pas ce nom) en sont souvent les coauteurs ou les prescripteurs, ils l'habillent. Il ne génère donc pas ce regard nu d'un texte nu, converti par l'obsolescence programmée d'un décodeur.

Puis, j'aime offrir des livres : serais-je contraint à offrir une petite puce avec un bel emballage représentant une bibliothèque baroque en image de synthèse ?

Cela ne veut bien évidemment pas dire que je ne m'intéresse pas à la publication sous forme numérique, au partage de fichiers et aux liens hypertexte (à défaut de liens plus charnels) – sinon je me demande bien ce que je ferais ici. Il est même possible qu'elle sécrète de nouveaux genres littéraires...

Chris-Éric Ergans : Oui, je comprends tout à fait votre position. La mienne vient de ce que jamais je n'ai respecté l'objet livre en tant que tel, ne lui attribuant aucun rôle spécifique autre que celui de vecteur (ainsi, j'ai toujours découpé mes livres pour ne garder que les passages que j'aimais, ce qui m'obligeait d'ailleurs à les racheter quand mon désir avait changé). Si je suis ainsi disposé à oublier très vite le livre-papier, c'est qu'à mes yeux il n'a jamais existé comme objet-fétiche : seuls importent les signes qui y sont imprimés, donc le contenu. Le contenant m'indiffère, et à mes yeux le livre n'est donc en rien une condition de l'écrit. Je peux lire mes auteurs préférés sur simples photocopies, le plaisir est identique et même supérieur : ce qui sort des signes imprimés m'appartient encore davantage. Par ailleurs, je préfère toujours lire en poche quand c'est possible, car ainsi le vecteur est encore plus commun, donc indifférent (au sens d'objet).

Et c'est assez dire qu'à mes yeux (de dingue, j'en conviens), le livre, en tant qu'objet fétiche, objet à sens, parasite l'écrit qu'il contient. Le livre-objet est à l'écrit ce que l'image est à un concert public : en trop.

Christian : Je me méfie toujours des comparaisons mais tant qu'à en user, à propos de votre concert de musique, je dirais alors que les instruments analogiques et les interprètes sont de trop. La numérisation par voie de synthèse est l'avenir !

Foutaises ?

Le violon n'est-il pas contemporain du livre imprimé, le saxophone du livre broché ... et le synthétiseur du traitement de texte ?

Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de vouer un culte à l'objet livre mais constater qu'il a été et demeure un des façonneur de nos langues, de l'apparition des styles littéraires. Le fondeur de caractères et le typographe ont modelé les formes et la respiration des textes par les caractères, les ponctuations, les espaces, les paragraphes, les chapitres qu'ils imposèrent... Le reste n'est que littérature ;-)

Suis-je rétif à d'autres supports ? Certes non, mais je me méfie des engouements passagers pour la dernière technologie, produit marketing, aux marges juteuses.

Puis, tant qu'à l'utiliser, pourquoi singer le livre ? Pourquoi ne pas y associer de nouveaux signes, des nouveaux caractères, de nouvelles langues ?

Ѽ҈۞۩ܞदੴᅹ♫

PS : j'aime bien les livres de poche (j'ai de grandes poches).

Chris-Éric Ergans : Je vous rejoins tout à fait sur le fait que le livre-contenant a contribué à façonner la manière d'écrire. Mais, de même, un nouveau type de contenant contribuera lui aussi à la refaçonner. Que l'évolution vers de nouveaux supports génère des effets positifs ou négatifs, elle se fera : les humains n'ont jamais su résister au désir de nouveaux vecteurs d'expression et de diffusion.

Christian : Je vois que vous avez le sens de la synthèse ;-) Nous nous voyons donc en accord. Notez, si vous m'accordez une conclusion provisoire, cette petite phrase à la fin de mon premier commentaire : La calligraphie se porte toujours bien..

Sur ce, je m'en vais lire, avec effroi, Gina Blum, la tueuse au clair de lune.

Chris-Éric Ergans : Je vous soupçonne d'être un esthète.



Roseau, mis à jour le 24-01-2008

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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