Ce n'est pas peu de chose
que de méditer sur un livre ;
cela dépasse de bien loin
la conversation
la plus étudiée, où l'objet change
aussitôt par la réflexion.
Le livre ne change point,
et ramène toujours.
Il faut que la pensée creuse là.

Alain (Émile-Auguste Chartier),
Les Idées et les âges, 1927.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Journal d'Eric Blair - Villa Simont, rte Casablanca, 1er novembre 1938



Ne peux pas encore avoir des idées précises sur le système agraire local. Toutes les terres alentour sont soit cultivées, soit cultivables à l'exception de quelques éperons rocheux à flanc de coteaux. Nous sommes juste en bordure de l'immense palmeraie qui s'étend autour de la partie nord de Marrakech sur plusieurs milliers d'acres. La terre, entre les palmiers, est la plupart du temps cultivée comme dans les champs. Mais il n'y a pas ou guère de délimitations ; je ne peux pas savoir si les paysans sont propriétaires ou locataires de leur parcelle, si tout le monde en possède une ou si certaines sont détenues en commun. Je suppose que certaines doivent l'être, comme ces champs en jachère considérés comme pâturage avec leurs parcelles d'herbes folles et ces troupeaux de moutons et de chèvres paissant partout. Possible qu'elles soient privées pour la culture, mais de droit commun pour la pâture. Les palmiers poussent au petit bonheur la chance, il est difficile de croire qu'ils peuvent être possédés en privé.

À proximité de notre maison s'étend un domaine arboré composé principalement de vergers. Il semble y avoir de bons paysans qui cultivent des parcelles assez considérables et les tiennent en bon ordre. Il y a aussi de grands maraîchers bien entretenus, souvent séparés par des murs, propriétés d'Européens ou de riches Arabes – généralement ces derniers, je pense. Leur terre contraste avec celle des paysans ordinaires, on voit que le fait de disposer d'un capital pour mener à bien l'irrigation fait une énorme différence.

Après les fortes pluies récentes, le labourage a lieu maintenant partout. Suivant la taille de la parcelle, il y a des cultures de céréales. Ici et là, un peu de blé ou d'autres graines poussent, certainement du blé d'hiver semé à la même époque qu'en Angleterre. La charrue locale est rustique, entièrement fabriquée en bois excepté le soc, une simple pointe de fer montée sur une barre en bois. L'appareillage entier peut être facilement transporté sur l'épaule. Le soc remue la terre de 4 à 6 pouces de profondeur ; la plupart des sols ne doivent probablement jamais être labourés plus profondément. Néanmoins, certains d'entre eux ne semblent pas mauvais, et par endroits, p. ex. l'orangeraie autour de notre maison, il est extrêmement profond, environ 4 pieds (c.-à-d. le meilleur sol). L'absence de roue sur la charrue rend le labour beaucoup plus difficile pour les hommes et les bêtes, il est presque impossible de tracer des sillons droits. Les bœufs sont principalement utilisés, mais aussi tous les autres animaux excepté les chameaux ; un bœuf et un âne peuvent être attelés ensemble. On peut dire qu'un attelage de bœufs laboure environ un demi-acre en une journée.

Principales cultures alentour : palme, olive, grenades, maïs, piments, luzerne, la plupart des légumes européens (haricots, choux, tomates, courgettes, citrouilles, pois et radis(a)), aubergines, oranges & des céréales, je ne sais pas encore lesquelles. Les oranges semblent principalement cultivées par les Européens, les citrons aussi. Les grenades : c'est terminé ; les dattes arrivent à leur fin. Je crois que la luzerne qui pousse rapidement et est coupée quand elle atteint environ un pied de haut, est cultivée toute l'année. Elle est le principal fourrage et est vendue 10 c la botte épaisse de 3 pouces. Le maïs, pour le fourrage, est aussi, sans doute, cultivé toute l'année, ainsi que la plupart des légumes. La qualité de beaucoup de plantes est très médiocre en raison de la pauvreté des sols, mais aussi du manque d'équipement ; p. ex., les tomates sont cultivées sans tuteur et ont des plants misérables. Parmi les animaux, les moutons semblent s'accommoder au mieux d'une pâture misérable, ils fournissent une bonne viande et ont une toison parfaite. La plupart des autres animaux sont misérables, et ceux qui ne rapportent pas de lait ont des mamelles de toute taille. Une chèvre espagnole de bonne classe coûte presque autant qu'une vache ; cela donne une idée sur les faibles qualités de la traite de celle-ci. La volaille est comme l'indienne. Tous les animaux sont abominablement traités, mais étonnamment dociles. Les outils sont extrêmement primitifs. Ni bêches ni fourches européennes, seulement des houes de type indien. La culture est rendue bien plus laborieuse par le manque d'eau, chaque champ doit être divisé en petites parcelles séparées par des talus de terre pour retenir l'eau. Non seulement les jeunes enfants, mais aussi les très vieilles femmes travaillent dans les champs, femmes qui doivent avoir au moins de 60 à 70 ans, nettoyant, binant, etc.

Le village arabe typique est une grande enceinte de hauts murs de boue, il ressemble à une maison gigantesque. Les habituelles cabanes misérables sont à l'intérieur, le plus souvent en paille ou en chaume de palmier, disposées comme des ruches, de huit pieds de large sur sept de haut. Autour d'ici, les gens semblent craindre les voleurs et aiment se sentir bien à l'abri la nuit tombée. Excepté dans les cabanes temporaires utilisées pour surveiller le mûrissement des cultures dans les champs, personne ne dort hors de l'enceinte du village.

N'ai pas encore trouvé la raison profonde du prix très élevé des céréales ; p. ex., au marché, le décalitre de blé, pesant environ 40 livres, revient à 30 F ou plus, 1 p la livre en monnaie anglaise. Le pain est cher dans la même mesure. (Le mois dernier, le prix officiel du blé était fixé à 158 F le quintal, voir la coupure de presse de La Vigie marocaine du 9 octobre 1938).

Le ramadan a commencé, Les Arabes, ici, semblent assez stricts dans son observance, mais je crois que parfois ils mangent des choses interdites, p. ex. je les soupçonne de manger parfois un animal mort naturellement. Notre serviteur et gardien des Simont pense avoir le droit de manger une volaille piquée à mort par les autres. Ils semblent suivre à la lettre le fait de ne pas boire(b).

Des troupes passent souvent sur le chemin qui les mène au champ de tir tout proche. Elles ont de l'allure, un bon esprit et leur manière de marcher est meilleure que je le prévoyais ; mieux que les conscrits français ordinaires. Harold Maral qui fit son service militaire parmi les Zouaves dit que ceux-ci sont composés principalement de Juifs algériens et grandement méprisés par les autres régiments. Je crois que les Juifs proprement marocains ne sont pas recrutés. Ici, on rencontre partout des signes d'hostilité à l'égard des Juifs, non seulement parmi les Arabes, mais aussi les Européens. On dit des Juifs qu'ils sont faiblards, tricheurs et prennent l'emploi des autres, etc. (voir la coupure du Petit Marocain du 18 octobre 1938).

(a) pommes de terre (pauvres).
(b) M. mange aussi les restes de notre table1.

1— Mahdjoub Mahommed, leur domestique et gardien de M. Simont, le propriétaire.

proposé par Arthur Morneplaine (lire le m@nuscrit).



Roseau, mis à jour le 10-04-2009

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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