Ce n'est pas peu de chose
que de méditer sur un livre ;
cela dépasse de bien loin
la conversation
la plus étudiée, où l'objet change
aussitôt par la réflexion.
Le livre ne change point,
et ramène toujours.
Il faut que la pensée creuse là.

Alain (Émile-Auguste Chartier),
Les Idées et les âges, 1927.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Journal d'Eric Blair - Villa Simont, 10 décembre 1938



Je ne peux avoir une idée précise du système local de tenure agraire, si les paysans détiennent leurs propres parcelles, s'ils les louent, etc. La terre semble être tenue en parcelles de deux à trois acres maximum. Bien sûr, il y a des pâturages communs, & il doit y avoir une entente commune pour la distribution de l'eau. Les petits ruisseaux sont déviés en diverses directions selon ce qui est recherché, par le biais de canaux & de petites digues dans les champs : l'eau peut couler presque n'importe où. Néanmoins, il y a une grande & visible différence dans l'alimentation en eau entre celle les parcelles des paysans & celle des grandes plantations des Européens & des Arabes riches. La difficulté concernant l'eau crée une immense somme de travail. Le sol, dans le coin, est crayeux & traversé par des ruisseaux sur vingt pieds. Dans le but de les obtenir — souvent un ruisseau de quelques pouces de profondeur —, des puits sont forés par intervalle. On trouve parfois de tels puits, le long de la lisière d'un champ, séparés par quelques yards. Pourquoi autant ? Je n'en sais rien, mais je l'ai vu dans de nombreux champs, p. ex. un champ avait 12 puits le long de sa bordure. C'est la preuve de la grande réduction de l'approvisionnement en eau ces dernières années. Certains ruisseaux ont trois lits, c.-à-d. un où ils coulent maintenant, un plus large où ils doivent couler lors de la saison des pluies & un encore plus large où ils devaient couler dans le passé. Certains champs récemment cultivés semblent être redevenus jachères. Il paraît très difficile de faire germer des graines sans arroser constamment le sol.

Ici, les paysans n'utilisent bien sûr pas de herses, mais ils labourent plusieurs fois dans différentes directions. À la fin subsistent encore les sillons. Cela a pour avantage d'étendre la semence, envoyée à la volée, en lignes droites. Aussi, peut-être, de mieux retenir l'eau.

Le grain d'hiver (l'orge je suppose) a maintenant 4 à 6 pouces de haut. Les arbres semblent rendre mieux ici que les petites cultures, p. ex. les olives (noires & connues pour leur amertume) sont bonnes. Néanmoins, il n'y a pratiquement aucun arbre hormis ceux cultivés : palmiers, oliviers, etc. Le bois de chauffage(a), prêt, coupé & de bonne qualité, coûte environ 70 à 80 F (environ 8/-) les 1 000 kilos (environ une tonne1). Ici, le seul carburant est le bois & le charbon de bois. Près d'ici, une nouvelle grande plantation d'olives, etc. est entretenue pas des Français. Une sorte de bâtiment de coolies pour les travailleurs arabes. Plutôt bien, bien mieux que ce genre de chose le serait en Inde. À l'exception de quelques riches, les Arabes vivent presque tous dans de très petites huttes chaumées de paille ou de palme, d'environ 8 à 10 pieds de large, dans leur village. Quelques personnes, à la sauvage apparence, vivent dans de minuscules tentes : un simple morceau de tissu tendu sur un mât, ni murs, ni volets. Manifestement plus ou moins permanentes, parce qu'ils ont construit des petits enclos autour. Normalement, un village est entouré par un mur de boue d'environ 10 pieds de haut avec des épines sur le dessus. Comme en Birmanie, seuls les hommes labourent, mais les femmes font tous les autres travaux des champs, en particulier les travaux fastidieux comme le désherbage. Les enfants travaillent, ils gardent généralement les animaux, alors qu'ils sont presque trop jeunes pour parler. Ils sont extraordinairement adroits, ils ne s'écartent jamais du lieu de travail & semblent comprendre exactement ce qu'ils ont à faire. On voit beaucoup de paysans venir mendier lors du passage de quelqu'un. Pour certains d'entre eux, cela semble être devenu un réflexe à la vue d'un Européen. Ils sont généralement satisfaits avec 20 c. Aucune des paysannes parmi celles qu'on a vues travailler n'est voilée.

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En examinant Le Petit Marocain, la mise en page est comme suit : 10 pages (certains jours 12), c.-à-d. 60 colonnes. Sur celles-ci, un peu plus du tiers est rempli d'annonces. La seconde & la dernière page sont couvertes d'annonces. Les principales réclames sont pour Persil & d'autres produits de Lever (à noter qu'il est toujours indiqué sur le paquet que les trucs de Lever sont des produits français), le lait Nestlé, différentes compagnies de transport maritime, des toniques oculaires & autres médicaments. Des pages spéciales sont réservées aux nouvelles marocaines qui ne figurent pas dans les appels de une. Pas de critiques de livres. Bien que l'organisation, etc. soit bonne, la tonalité générale et l'écriture sont ternes par rapport aux journaux français ordinaires.

Ici, tous les journaux sont profondément patriotiques, p. ex. lorsque la statue du Maréchal Lyautey a été amenée à Casablanca, Petit & Presse ont tous les deux, pendant plus de trois semaines, consacré jamais moins d'une colonne & souvent toute une page à ce sujet, c.-à-d. d'adulation à Lyautey. Le jour de son installation, La Presse y consacra toute sa première page. La Presse exige souvent la dissolution du Parti communiste, Le Petit non, bien que Daladier soit son héros & ait des rapports de bienveillance pour de La Rocque. Le journal français le plus largement lu à Marrakech semble être l'hebdomadaire Candide, il est vendu partout dans les rues. En l'achetant, on s'aperçoit qu'il est quasi-fasciste. Les journaux de gauche paraissent introuvables ici.

M. Simont a viré Hussein, à l'évidence en invoquant sa paresse. Le travail ici (pour un homme) est de s'occuper de près de 2 acres plantés d'orangers & de citronniers & d'une partie de la terre entre les arbres, peut-être 20 à 30 tuteurs à courges, etc. S'occuper également de quelques moutons. Selon les normes européennes, on dirait qu'Hussein travaillait dur. M. Simont se plaint qu'Hussein (qui a évidemment aussi du sang nègre) soit un Chleuh. On dit qu'ils sont stupides, fainéants, etc. Les Arabes les accusent aussi d'avarice. Apparemment les Européens partagent ces préjugés. Je ne sais pas combien ce travail était payé, mais probablement moins de 10 F la journée & les quartiers.

(a) toujours du bois d'olivier, la plupart du temps les racines.

1— tonne anglaise.

proposé par Arthur Morneplaine (lire le m@nuscrit).

♦ Image : Beauté de Meknès, réalisée d'après celle de M Hobl.



Roseau, mis à jour le 11-04-2009

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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