Il y a des livres dont
il faut seulement goûter,
d'autres qu'il faut dévorer,
d'autres enfin,
mais en petit nombre,
qu'il faut, pour ainsi dire,
mâcher et digérer.

Francis Bacon,
Essais de morale et
de politique, 1597.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Journal d'Eric Blair - Taddert, 27 janvier 1939



Je viens à l'instant de rentrer après avoir passé une semaine à Taddert dans l'Atlas, à environ 95 km de Marrakech. T. est à 1 650 mètres d'altitude, c.-à-d. environ 5 000 pieds. Quand on atteint les 2 000 pieds au-dessus de la plaine (elle-même environ 1 000 pieds au-dessus du niveau de la mer), on a un type de végétation différent. Des chênes & des sapins, plus ou moins en retard, de l'herbe plutôt bonne, du même type que celle des campagnes du sud de l'Angleterre ; au-dessus, à environ 4 000 pieds, des noyers ; ils poussent très bien & à profusion, mais bien sûr pas à l'état sauvage. Le figuier peut pousser à environ 5 000, mais à l'évidence pas très bien. Les amandiers semblent bien le faire. Dans l'ensemble, les pentes de la montagne sont très dépouillées & commencent seulement à être bien boisées quand on atteint environ 1 000 pieds au-dessus des vallées traversées par la route principale. Les plus basses pentes, à environ 500 pieds au-dessus d'un village, sont souvent complètement nues, du simple calcaire fragmenté, comme un terril. C'est probablement en partie dû aux chèvres. Le gouvernement français commence apparemment à faire quelque chose pour la reforestation, il va interdire le pâturage sur certaines collines. Évidemment, cette région, même à proximité de la route, est seulement en cours d'études précises, car les repères géographiques pour les inspecteurs n'ont que récemment été établis. La route est bonne bien que pas trop large. Le bus fait le voyage de Marrakech à Taddert en 3 heures & le retour en 2 heures ½.  Il y a beaucoup de ce qui semble être du minerai de fer dans la montagne, mais à l'évidence, très inexploité. Dans les vallées habitées, il ne semble pas tellement manquer d'eau comme par ici.

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Si on regarde aux alentours, à partir d'un haut sommet, on voit que seule une vallée sur vingt, même à proximité de la route, est inhabitée (sic). La plupart des vallées sont de simples fissures, & évidemment le sol est cultivable seulement dans celles où le soleil donne une bonne partie de la journée. À cette époque de l'année, il y a des gelées chaque nuit, elle tient dans les endroits ombragés une grande partie de la journée. Des congères partout, mais pas en dessous de 6 000 pieds environ ; là les monts sont impraticables à cause de la neige. La culture est faite en terrasse, un peu comme sur les collines de Birmanie. Les terrasses sont faites très adroitement, murées à la craie, comme en Espagne, & le sol semble être profond, 4 pieds ou plus, bien qu'il soit préparé artificiellement. Dans les vallées modérément ombragées & le long des cours d'eau, il y a de petites, mais bonnes pâtures pour les vaches ; les chèvres paissent jusqu'au sommet des collines. Les chèvres sont les mêmes que par ici, les moutons pour la plupart sont d'une variété différente, avec une laine extrêmement soyeuse. D'après ce que disent les gens localement & d'après l'apparence générale, il semble que tous les villageois possèdent un petit lopin de terre ; bien sûr, le pâturage est libre, chaque village ayant évidemment son propre secteur reconnu. Je n'ai pu faire une appréciation précise, mais je ne pourrais dire que plus d'un acre est cultivé par tête d'habitant. Il semble que l'orge est cultivée en hiver-printemps (l'orge monte juste maintenant, bien que pas autant qu'ici), il est coupé en juin, ensuite le maïs est semé. Les Français du coin considèrent les Chleuh comme de bons cultivateurs, ils utilisent, bien entendu, beaucoup de fumier. Le labourage est fait avec la vache & l'âne, comme ici. Les gens ont beaucoup d'animaux & leur alimentation de base est l'orge & le lait de chèvre, sans aucun doute.

Les villages sont assez différents de ceux des plaines, ils ne sont pas entourés d'un mur. Les maisons sont en boue, parfois en pierres à chaux, carrées avec des toits plats. Ceux-ci sont chaumés avec du genêt sauvage & couverts de terre ; ce qui est possible en raison de la sécheresse. Quand on regarde un village du dessus, on voit que, en général, toutes les maisons d'un même niveau ont un toit commun bien que séparées à l'intérieur. Ça souligne un certain niveau de vie collective. Pratiquement aucune n’a de fenêtres vitrées. La charpente est, ici, souvent brute.

Les Chleuh semblent être des personnes assez caractéristiques. Les hommes ne sont pas très différents, en apparence, des Arabes, mais les femmes sont très frappantes. Elles sont en général plutôt claires, parfois assez claires pour avoir du rose aux joues, avec des cheveux noirs & des yeux remarquables. Aucune n'est voilée & toutes portent un tissu sur la tête tenu par des cordons bleus ou noirs, les couleurs dominantes de leur tenue sont le rouge & le bleu. Toutes les femmes sont tatouées au menton & parfois à chaque joue. Leur façon d'être est beaucoup moins timide que celle de la plupart des femmes arabes. Pratiquement toute la population est en haillons & il n'est pas évident que certains soient plus riches que d'autres. Les enfants, pour la plupart, ne portent rien si ce n'est une couverture en haillons. Mendier est presque universel & les femmes ont découvert que leur bijouterie (ambre & argent brut, parfois extrêmement bien travaillé) est aimée des Européens, elles le vendent à des prix qui ne sont pas bien au-dessus de la valeur de l'argent. Les enfants mendient dès qu'ils marchent & suivent des pistes de montagne pendant des miles dans l'espoir d'avoir un sou. Le tabac est très apprécié de ceux qui fument, mais je remarque que beaucoup ne le font pas & aucune des femmes. Les enfants mendient pour du pain & sont contents d'en obtenir. Néanmoins, il est difficile d'évaluer précisément le niveau de pauvreté. Il n'y a probablement pas de réelle misère, en tout cas, personne n'est sans abri ou sans biens. Je remarque, sous les noyers, que beaucoup de noix ont été laissées & pourrissent, cela ne suggère pas une faim sévère. Mais, évidemment, le niveau de vie de chacun est faible. Dans certaines parties des montagnes : des tapis, du cuir, etc. sont fabriqués. Autour de Taddert, le premier commerce, en dehors de l'agriculture, semble être celui du charbon de bois. La population peut, bien sûr, avoir du bon bois (principalement de chêne) gratuitement — bien qu'il soit possible que le gouvernement s'en mêle un jour. Ils le cuisent dans des fours de terre extrêmement primitifs & le vendent 12 F le grand sac (environ 35 F à Marrakech). Le physique des locaux est assez bon, bien que les gens ne soient pas particulièrement grands ni d'apparence athlétique. Tous marchent bien, les femmes marchent facilement à flanc de colline portant d'énormes fagots de bois ou une jarre en grès contenant 3 gallons d'eau. Mis à part leur propre dialecte berbère, tous parlent arabe, mais peu ou pas le français. Quelques-uns ont les cheveux roux. Il semble qu'il y ait un Juif ou deux dans la plupart des villages, pas faciles à distinguer du reste de la population.

Les cimetières ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux des Arabes, bien que la population soit mahométane.  Le cimetière est généralement une pièce de bonne herbe & le bétail broute entre les tombes. Grâce à l'abondance des pierres, les tombes sont, en général, couvertes d'un cairn, non d'une simple butte de terre comme ici, mais il n’y a ni nom ni autres indications de la personne. À en juger par les rares qui se sont effondrées, il semble habituel de fabriquer la tombe comme une sorte de grotte avec un rocher plat pour la recouvrir : à l'origine, peut-être, comme une protection contre les animaux sauvages. Certaines tombes sont très longues, 8 ou 10 pieds. J'ai vu des funérailles. Elles étaient faites de manière traditionnelle par un groupe d'amis, l'un deux poussa une plainte aux accents superficiels.

À Taddert, j'ai parlé plusieurs fois avec un Allemand de la Légion étrangère qui est ici pour un travail que je n'ai pas compris, quelque chose lié à l'installation électrique. Un homme intelligent & amical qui parlait bien français. Était depuis huit ans dans la Légion & ne semblait pas particulièrement mécontent. Son intention était de rester une période entière pour bénéficier d'une petite pension. Dit qu'ils ne donnent pas de tabac gratuitement dans l'armée française & que vous devez servir un certain temps avant que votre paye atteigne un franc par jour, ainsi les nouvelles recrues ne fument généralement pas. Pas d'opinions politiques particulières. Dit qu'il y avait 5 millions de chômeurs quand il a quitté l'Allemagne & qu'il ne peut y retourner, sinon il serait recherché pour désertion. N'exprimait aucune opinion sur Hitler. À propos de la guerre d'Espagne, il semblait légèrement pro-gouvernemental.

Aujourd'hui les nouvelles de la chute de Barcelone sont arrivées. Personne à Marrakech ne semble vraiment intéressé, bien que les journaux les mettent en une. Je remarque qu'il y a deux hebdomadaires socialistes au Maroc : la Dépêche de Fez & un autre dont j'ai oublié le nom. Pas extrême & évidemment (c'est pourquoi les journaux des socialistes français sont autorisés à circuler & les arabes non) pas anti-impérialiste. Mais les deux & La Presse du PSF maintiennent en apparence la tradition injurieuse & calomnieuse des journaux français que les journaux les plus modérés n'ont pas, p. ex. la Dépêche de Fez a lancé des accusations de corruption allemande de la presse française, donnant des noms. Cela ne pourrait être fait dans les journaux ni en Angleterre ni en Inde sans poursuites judiciaires, même si les journaux n’étaient que mis à l'amende. D'un autre côté, à l'évidence, aucun journal au Maroc ne peut suggérer que le Maroc doit être indépendant sans être interdit. Si les journaux font état de la vérité, il y aurait eu des manifestations parmi les Espagnols à Tanger pour célébrer la chute de Barcelone, sans aucune sorte de contre-manifestations. Pourtant, j'ai eu l'impression que les Espagnols pro-gouvernementaux à Tanger étaient légèrement plus nombreux que les autres.

L'hôtel à Taddert est exactement comme un hôtel bon marché à Paris, idem pour les uns ou deux cafés sur la route. Les personnes qu'on a rencontrées ressemblent complètement aux personnes ordinaires françaises de classes pauvres & moyennes, vivant exactement la même vie qu'en France excepté qu'ils sont obligés de parler un peu arabe.

proposé par Arthur Morneplaine (lire le m@nuscrit).

♦ Image : Chèvres, réalisée d'après celle de M Hobl.



Roseau, mis à jour le 11-04-2009

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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