Ce n'est pas peu de chose
que de méditer sur un livre ;
cela dépasse de bien loin
la conversation
la plus étudiée, où l'objet change
aussitôt par la réflexion.
Le livre ne change point,
et ramène toujours.
Il faut que la pensée creuse là.

Alain (Émile-Auguste Chartier),
Les Idées et les âges, 1927.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Journal d'Eric Blair - Gibraltar, 7 septembre 1938



Les journaux anglais arrivent à Gibraltar via P & O avec quatre jours de retard. Quotidiens locaux en anglais : Gibraltar chronicle & Official gazette, 8 pages dont environ 2 pages 1/2 d’annonces. Numéro en cours 31, 251. Plus ou moins pro-fasciste. Journaux locaux en espagnol : El Annunciador & El Campanse, chacun de quatre pages criblées d’annonces. Quotidiens. De tendance politique peu affirmée, légèrement pro-Franco, peut-être.

Dix ou onze journaux franquistes vendus ici, ainsi que trois journaux gouvernementaux dont Solidaridad obrera. Ce dernier, en tout cas, était vieux de six jours quand nous avons pu en disposer ici, & beaucoup moins d’habitude d’après les témoignages. Par ailleurs, deux journaux espagnols pro-gouvernementaux sont publiés à Tanger, El Porvenir & Democratia. Leur prix est établi en échange de devise franquiste.

Il est impossible de connaître les sentiments de la population locale espagnole. Les seuls signes sur les murs sont Vive Franco & le symbole phalangiste, mais ils sont très rares.

La population de la ville est d’environ 20 000 personnes, principalement d’origine italienne, mais presque toute bilingue anglo-espagnole. De nombreux Espagnols travaillent ici & rentrent en Espagne chaque soir. Au moins 3 000 réfugiés des territoires franquistes. Les autorités tentent maintenant de s’en débarrasser, prétextant la surpopulation. Impossible de se faire une idée des salaires & du prix des denrées alimentaires.

Le niveau de vie ne semble pas très bas : pas d’adultes pieds nus, juste quelques enfants. Les fruits & les légumes sont bon marché, le vin & le tabac sont, de toute évidence, fort peu ou pas taxés (les cigarettes anglaises : 3/- les cent, les espagnoles 10 d les cent), la soie est très bon marché. Pas de sucre ou d’allumettes anglaises, tout est belge. Lait de vache : 6 d la pinte. Certains boutiquiers sont Indiens ou Parsis.

Le destroyer espagnol José Luis Diez est dans le port. Un immense trou d’obus, de quatre à cinq pieds de diamètre, sur le côté, juste au-dessus de la ligne de flottaison, à bâbord, à quinze ou vingt pieds de la proue. Il bat pavillon républicain espagnol. Apparemment, au début, l’équipage a été empêché de débarquer, maintenant il y est autorisé à certaines heures sur le terrain réservé à la marine de plaisance (c.-à-d. ne pas se mélanger à la population locale). Nulle tentative de réparation du navire n’est en cours.

Entendu de la bouche d’un résident anglais : « ça devient assez clair. Hitler va avoir tous les droits sur la Tchécoslovaquie. S’il ne les obtient pas maintenant, il continuera jusqu’à ce qu’il y arrive. Il serait mieux de le laisser les obtenir cette fois. Nous serons prêts vers 1941. »

proposé par Arthur Morneplaine (lire le m@nuscrit).



Roseau, mis à jour le 04-04-2009

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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