Il y a des livres dont
il faut seulement goûter,
d'autres qu'il faut dévorer,
d'autres enfin,
mais en petit nombre,
qu'il faut, pour ainsi dire,
mâcher et digérer.

Francis Bacon,
Essais de morale et
de politique, 1597.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Journal d'Eric Blair - Marrakech, 27 septembre



L’autre quotidien local, lu par ici, est La Presse marocaine qui est un peu plus à droite (en tout cas plus antirusse & pro-Franco) que Le Petit marocain.

Il y a, dit-on, 15 000 hommes de troupe à Marrakech. Mis à part les officiers & sous-officiers, ils sont tous Arabes ou Noirs, à l’exception d’un détachement de la Légion étrangère(a). Cette dernière est vue comme un ramassis de voyous bien que bons soldats : ils ne peuvent se rendre dans certains quartiers de la ville sans permission spéciale. La cavalerie arabe (apparemment le 2e spahi d’après leur insigne) semble excellente, l’infanterie arabe moins, probablement équivalente à un régiment indien de seconde catégorie. Il y a un nombre important de Sénégalais dans l’infanterie, ici (appelés tirailleurs — les fusils sans doute —, leur insigne est une ancre(b)). Ils ont un physique admirable & ont la réputation d’être de bons hommes de troupe. On leur assigne le guet dans certains quartiers de la ville. En outre, le détachement d’artillerie local (je ne connais pas le nombre, mais ai récemment vu une batterie à large portée, aux canons de plus de 75 mm, en mouvement) est composé de Noirs. Ils ne sont que conducteurs, etc. sous l’autorité de sous-officiers blancs, on ne leur enseigne pas l’utilisation des canons. Les Arabes ne sont pas utilisés à cette fin, certainement parce qu’on ne pourrait les empêcher d’en apprendre trop. Ici, toutes les troupes stationnées sont dites prêtes à entrer en mouvement à tout moment. Sur la colline fortifiée à l’ouest de la ville, il y a des hommes armés qui dominent le quartier arabe « en cas de problème ». Néanmoins, le Français d’ici montre un désintérêt évident à la crise européenne à tel point qu’il lui semble impossible que la guerre éclate. Il n’y a pas de ruée vers les journaux, nul n’aborde la guerre comme sujet tant qu’il n’y est pas incité & l’on n’y entend aucune conversation dans les cafés. Un Français, interrogé à ce sujet, dit que les gens ici sont bien conscients qu’en cas de guerre « ce serait plus tranquille ici qu’en France ». Tout le monde sera mobilisé, mais seules les plus jeunes classes seront envoyées en Europe. La rentrée scolaire n’a pas été, comme en France, reportée.

Il n’est pas facile d’être vraiment sûr de l’importance de la pauvreté ici. La province a sans doute vécu une très mauvaise période due à deux années de sécheresse, & partout les champs récemment mis en culture se sont désertifiés, complètement asséchés & dépouillés même de mauvaises herbes. En conséquence, beaucoup de produits, par exemple les pommes de terre, sont très rares. Il y a eu une grande allée & venue de réfugiés des zones de sécheresse pour qui les Français ont fait, en tout cas, quelques provisions. On dit que les grands domaines à blé français sont exploités par une main-d’œuvre féminine &, par temps difficiles, les femmes sans emploi s’assemblent dans les villes ; ce qui, dit-on, conduit à une importante augmentation de la prostitution. Il est indéniable que la pauvreté en ville est très grave rapportée aux normes européennes. Les gens dorment dans les rues par centaines, par milliers, & les mendiants, en particulier les enfants, grouillent de partout. Notons que ceci est vrai non seulement dans les quartiers touristiques, mais aussi dans les quartiers vraiment indigènes où n’importe quel Européen est rapidement suivi par un cortège d’enfants. La plupart des mendiants se satisfont d’un sou (vingt sous valent un penny & demi). Deux incidents instructifs : j’ai demandé à un garçon d’environ 10 ans de m’appeler un taxi, quand il revint avec le taxi je lui ai donné 50 centimes (trois pence, mais bien payé pour les normes locales). Pendant ce temps, une douzaine d’autres garçons se sont assemblés, & quand ils m’ont vu prendre, de ma poche, une poignée de monnaie ils se sont jetés dessus avec une telle violence que ma main saigna. Lorsque je réussis à me dégager & à donner au garçon ses 50 centimes, beaucoup d’autres se jetèrent dessus, forcèrent sa main & volèrent l’argent. Un autre jour, dans un jardin public, alors que j’alimentais des gazelles avec du pain dans un jardin public, un Arabe, employé non loin par les autorités locales pour des travaux nautiques, vint vers moi pour me demander un morceau de pain. Je lui ai donné, il le mit dans sa poche avec reconnaissance. Le seul doute venant à l’esprit à ce sujet est que, dans certains quartiers, la population, en tout cas les jeunes, ont été désespérément débauchés par le tourisme & conduits à considérer les Européens comme immensément riches & faciles à escroquer. Beaucoup de jeunes hommes vivent soi-disant comme guides ou interprètes, de fait ils pratiquent une sorte chantage.

Quand on calcule, ici, les revenus de différents types de petits artisans & tâcherons ; menuisiers, forgerons, porteurs, etc. : ils sont d’environ 1 à 2 d l’heure. De ce fait, de nombreux produits sont très bon marché, mais certains autres, de base, ne le sont pas, par exemple : le pain est très cher, il est pourtant mangé par tous les Arabes quand ils peuvent en avoir. ¾ de livre de pain blanc de qualité inférieure coûte 1 franc ou 11/2 d (le pain européen est plus cher). Il est d’habitude vendu par demi. On dit que la somme minimale permettant à un Arabe, à la rue & sans domicile, de vivre est de 2 francs par jour. Les résidents français les plus pauvres considèrent que 10 francs ou même 8 francs par jour est un salaire convenable pour un employé arabe (avec ce salaire, il doit se procurer sa propre nourriture)(c).

La pauvreté dans le quartier juif est pire, ou en tout cas plus apparente que dans les quartiers arabes. En dehors des rues principales, elles-mêmes très étroites, les ruelles où vivent les gens ont six pieds ou moins de largeur & la plupart des maisons n’ont pas de fenêtre. Le surpeuplement manifeste atteint un point incroyable & la puanteur est insupportable, les habitants des ruelles les plus étroites urinent dans la rue & contre les murs. Néanmoins, il est évident qu’il y a souvent des personnes relativement riches vivant dans la saleté générale. Il y a environ 10 000 Juifs(d) dans la ville. Ils font la plupart des travaux du métal & du bois. Parmi eux, quelques-uns sont extrêmement riches. On dit que les Arabes ont plus d’hostilité contre eux que contre les Européens. Les Juifs sont sensiblement plus sales, d’habits & de corps, que les Arabes. Impossible de dire en quelle mesure ils sont orthodoxes, mais probablement tous observent les fêtes juives & presque tous, en tout cas au-dessus de 30 ans, portent le costume juif (robe noire & kippa). En dépit de la pauvreté, la mendicité dans les quartiers juifs n’est pas pire que dans les quartiers arabes.

À Marrakech, l’attitude des Français vis-à-vis des Arabes ressemble plus à celle entre les Anglais & les Indiens qu’à Casablanca, par exemple. « Indigène » correspond exactement à « Native » & ce mot est utilisé librement dans les journaux. Ici, les Français ne font pas — comme à Casablanca — de menus travaux comme chauffeur de taxi, cependant il y a des serveurs français dans les cafés. Dans le quartier juif, il y a une population française très pauvre, certains, parmi elle, semblent être « devenus indigènes », mais on ne les distingue pas globalement des Juifs, qui sont pour la plupart tout à fait blancs. Il y a une proportion nettement plus importante d’Arabes francophones que d’Indiens anglophones1, de fait tout Arabe vivant au contact des Français parle assez bien français. Presque toujours, le Français tutoie l’Arabe lorsqu’il lui parle, & l’Arabe, en retour, fait la même chose sans en mesurer forcément l’implication (la seconde personne en arabe n’a pas la même implication). La plupart des Français vivant ici de longue date parlent un peu arabe, mais vraisemblablement pas bien. Un officier français s’adresse à son sous-officier en français, en tout cas la plupart du temps.

(a) apparemment il y a des soldats blancs comme chez les sous-officiers.
(b) l’ancre représente l’artillerie.
(c) les femmes employées gagnent 3 à 5 F par jour.
(d) 13 000.

1— Aux Indes britanniques. Référence qui revient souvent dans ce journal.

proposé par Arthur Morneplaine (lire le m@nuscrit).



Roseau, mis à jour le 04-04-2009

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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