Il y a des livres
qui ouvrent des portes
aux lecteurs,
des portes dans la tête,
des portes dont ils n'avaient
jamais soupçonné
l'existence.

Salman Rushdie,
Patries imaginaires.
Essais critiques 1981-1991.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Camille, Pierre et Bernard



« Je suis la jeune femme timide qui habite en dessous de chez vous, ou ce vieux monsieur qui nourrit en cachette les chats au fond d'un square, ou  encore ce collègue taquin qui vous tyrannise quotidiennement à votre  travail. J'ai travaillé dans des opéras désertés après les spectacles, mais j'ai aussi vécu des années dans une chambre sordide au fond du couloir d'un hôtel meublé. Il m'arrive encore de dîner le soir au China Moon, et là, près du radiateur, tapis dans l'ombre, je vous observe, je vous hume, je vous respire. Parfois vous arrivez en couple et lorsque assis, l'un en face de l'autre vos mains se touchent et que vos regards se cherchent, vite, je guette la petite lumière qui danse au  fond de vos yeux, et là, mon âme s'envole… »

Bernard Fauren, 2003.

Camille et Pierre

Bernard Fauren est l'auteur de Camille, roman sensible ; rencontre entre deux êtres dans un lieu qui isole ; leur fuite vers le réel. Son écriture classique et fluide décrit des personnages de « l'intérieur » avec finesse. L'univers dans lequel ils évoluent est assez précisément transcrit – Bernard a dû bien se documenter, y compris pour ce pavillon improbable qui pourtant a existé. Quelques blancs dans la narration offrent respiration et incitent au vagabondage onirique.

Bernard a vu sa vie bouleversée par Camille, son roman.

« Certaines personnes disent avoir eu leur vie changée après avoir lu un livre. Moi, c'est d'avoir écrit Camille qui a changé la mienne. Ça reste, encore aujourd'hui, un grand mystère. Ce roman m'a permis de faire des rencontres, de voyager et de goûter à des moments d'intense bonheur qui me laissent encore un parfum d'une immense nostalgie : celui d'un paradis perdu. Il m'arrive aussi de regretter de ne pas être mon personnage, celui de Pierrot, pour connaître Camille.

Voici maintenant plusieurs années que ce roman existe, accessible sur le net, et je me rends bien compte de toutes ses imperfections, mais il reste pour moi un espace sacré, à l'image de cette minuscule chapelle de la Vierge Noire, qui existe vraiment, et où je me rends encore souvent.

Camille n'est pas mon premier roman, ni mon dernier, mais je ne suis jamais arrivé « à faire mieux ». Je suis aujourd'hui persuadé que nous sommes l'auteur que d'un seul roman, et que pour moi, malgré tous ses défauts, ce roman restera Camille.  »

Pierre, personnage de Camille, avant de la rencontrer dans le pavillon d'un asile d'« aliénés » nous confie :

« J'avoue que si j'écris depuis si longtemps c'est en partie pour ce sentiment de gagner comme une liberté et un tout petit pouvoir sur ceux qui me dominent sans cesse(...). Parfois, je regrette de déchirer systématiquement tout ce que j'écris, mais ne pas le faire m'enlèverait tous les bénéfices. »
« Retour à la chambre, choisir du papier, prendre le bon crayon… enfin tout le rituel.
            « … Ici même, c'est le jour, un autre jour où si le conflit
            fait mal, il y a lieu de ne rien faire. Attention à la pensée, à la 
            fatigue et aux rites… donc nous en sommes là. Écran de la
            réalité, le calme, le lointain des bruits, le calme de ce qui ne
            se passe rien. Paroles de couloir de ce qui se passe ailleurs.
            Oubli du noir et pire. Mots posés sur de petites feuilles
            minuscules et perdues… donc il ne reste plus rien à faire ni à
            dire. Donc on ne dira plus rien. Alors on reste assis à
            attendre, toujours à attendre et ne rien dire... ne plus rien
            dire... »
— Monsieur, il faut sortir, je dois faire la chambre !
— Un instant j'écris, je dois finir ! »

Entretien avec Bernard Fauren

Roseau : Bernard, Pierre est un personnage de fiction, pourtant, il me semble que ces deux aspects :
— écrire et surtout ne pas en garder trace,
— écrire comme moment de liberté et de « désaliénation »,
ne te sont pas étrangers. À quel moment as-tu décidé de garder trace de tes écrits et de les livrer en les publiant ?

Bernard : Il n'était pas prévu que l'on découvre que le compagnon de Camille porte le même prénom que moi (rire). Je me suis amusé à lui donner mon prénom sachant que je signais Bernard Fauren. Le fait est, que lorsque j'ai commencé à rencontrer pour de vrai les gens du net, j'ai dû donner ma véritable identité ce qui explique que certains m'appellent indifféremment sur le net Pierre ou Bernard. Le passage du monde virtuel au monde réel engendre ce genre de surprises que je ne pouvais pas prévoir (sourire).

Ceci dit, il n'y a pas vraiment une relation entre le Pierrot de Camille et moi. J'ai commencé à écrire après mon divorce (c'est une cause de passage à l'acte assez fréquente – rire) et effectivement, j'ai écrit des centaines de pages en écriture automatique. Elles n'avaient pour but que de me soulager psychiquement : je déchirais aussitôt les pages… de peur qu'on ne les découvre. J'ai ensuite trouvé sur le net une « méthode » américaine pour écrire une fiction en dix semaines… qui insiste beaucoup sur la gestion du temps par la prise de rendez-vous avec soi-même, ce qui est très important pour mener à terme un projet de longue haleine. C'est ainsi que j'ai écrit L'En Secret, que l'on peut aussi trouver sur le net. C'est un texte très noir, également à vocation thérapeutique, que je n'ai jamais eu le courage de relire et de corriger. Comme pour beaucoup de personnes qui écrivent un premier roman on peut y trouver tous les germes de ce que j'écrirai plus tard.

Roseau : Quelles impressions as-tu eues de la métamorphose d'un texte écrit, travaillé, puis publié sur internet à sa présentation sous forme de livre palpable ?

Bernard : Écrire pour soi, et écrire pour être lu, c'est bien différent. Écrire pour le net ou pour être publié sur papier oblige à se conformer à certaines règles : écrire une histoire censée qui ait un début et une fin, respecter l'orthographe, éviter les répétitions… c'est beaucoup de travail. Je me souviens de la première fois où j'ai mis en ligne L'En Secret sur Olympio (site qui a disparu aujourd'hui) : je n'en revenais pas que l'on puisse me lire à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, en France comme à l'autre bout du monde. Avant de m'endormir, j'imaginais qu'un lointain lecteur français vivant au Japon était plongé dans la lecture de mon texte (rire). En fait, c'est un peu une lune de miel car après on découvre qu'il y a très peu de lecteurs même s'il y a beaucoup de téléchargements. Trouver des lecteurs demande autant, sinon plus d'énergie, que pour écrire un roman. Quand j'ai fait imprimer « à la demande » Camille c'est une autre impression. J'ai commencé avec In Libro Veritas (ILV) qui essuyait les plâtres à l'époque et mon premier exemplaire était affreux. J'en ai fait une critique complète sur le forum d'ILV ce qui m'a valu des déboires avec son gérant… qui ne se sont pas arrangés par la suite (rire). Je suis passé après à lulu.com, et là, l'objet livre était nettement plus présentable. Le format était déjà plus grand et ça ressemblait vraiment à un livre. Nouvelle lune de miel… et puis nouvelle déception… une fois épuisé le cercle des proches, plus personne pour acheter notre bouquin.

Roseau : Existe-t-il une relation entre la marche (les longues balades) et l'écriture ou, du moins, la construction d'éléments du récit ; le rythme des pas  et celui de la phrase, la caresse du vent et le sourire d'un personnage, une pluie battante et un accident stylistique ?

Bernard : Je ne fais pas de relations conscientes entre la marche et l'écriture. Je viens de faire six mois de marche et de voyage entre le chemin de Compostelle et mon voyage en Inde et je constate un écart douloureux entre la réalité et la fiction. Je planche actuellement sur une préface pour un recueil de poèmes sur Compostelle, d'un ami, et je vérifie combien nos « voyages » ont été différents… alors que nous avons parcouru le même chemin ! C'est très déroutant. Marcher c'est avoir une présence au réel et pour le moment je n'arrive pas à utiliser « ce vécu » pour écrire. Juste un exemple : avant de partir en Inde, j'écrivais déjà un texte de fiction ayant pour décor Bénarès… lorsque je me relis aujourd'hui, mon Bénarès de fiction me parait plus « crédible » que le Bénarès que j'ai redécouvert avec mes pieds (j'y étais allé une première fois, il y a plus de trente ans). Je pense que pour écrire une fiction il faut une sorte de « filtrage » du réel pour le restituer vraiment. Je constate que pour les photos c'est un peu la même chose : les meilleures images de Bénarès, et notamment celles prises sur les ghâts, sont celles qui donnent une impression « d'hors du temps »…un peu à la manière des peintures de la renaissance…

Roseau : Quels sont les ouvrages que tu as déjà publiés ? Planches-tu sur une nouvelle œuvre ?

Bernard : Tous mes textes se trouvent sur mon site minimaliste (une seule page – rire) :

— L'En Secret (2001),
— Camille (2003),
— La Cascade d'Enora (2005),

Ces textes se trouvent en l'état : L'En Secret mériterait une sérieuse relecture et la Cascade d'Enora se trouve en correction sur l'excellent site TNN & Cie. Je les laisse à disposition… justement pour ne pas avoir la tentation de les faire disparaître. Ce qui est intéressant avec le net, c'est qu'une fois un texte lâché, on ne peut plus le reprendre (rire).

J'écris en ce moment Kali la Noire depuis plus de deux ans. Ça se passe à la fois en Inde mais aussi sous nos contrées. C'est justement un récit « sorti de mon vécu » qui me donne beaucoup de mal. Une histoire que je continue à vivre qui est une source de souffrance mais aussi une motivation à « sublimer le réel »…

Propos recueillis courant janvier 2008.

Camille est également disponible, au format livre.



Roseau, mis à jour le 11-01-2008

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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