Il y a des livres
qui ouvrent des portes
aux lecteurs,
des portes dans la tête,
des portes dont ils n'avaient
jamais soupçonné
l'existence.

Salman Rushdie,
Patries imaginaires.
Essais critiques 1981-1991.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Les Passeurs sont si discrets lorsqu'ils rament



Quel est le point commun entre Amélie Audiberti, Martine Schruoffeneger, Victor Bérard et, disons, Marianne Véron ?

Ne pas bénéficier d'une grande notoriété ?

Oui, mais cela n'est pas remarquable.

Vous vous moquez ! Être des auteurs ?

Hum, n'auriez-vous pas été inspiré par le nom de cette rubrique ? Certes, vous avez raison, mais connaissez-vous leurs livres ?

Ma foi, non, quoique Amélie Audiberti, n'aurait-elle pas écrit La Poupée ?

Audiberti, oui, mais Jacques.

Ah ! Les autres ne me disent rien non plus...

Avez-vous lu 19841 ?

De George Orwell ? Oui, mais...

Et Si c'est un homme2 ?

Oh, je ne l'ai pas lu... Primo Levi, n'est-ce pas ?

Oui et l'Odyssée3 ?

Le voyage d'Ulysse, la toison d'or et Pénélope qui n'achève jamais sa toile.

— Nouvelles africaines4 ?

Non, je ne me rappelle pas. Où voulez-vous...

Dans quelle langue avez-vous lu 1984 ?

Eh bien, en français naturellement.

Les Passeurs sont si discrets lorsqu'ils rament

Début 2007, Annie David, sur un forum d'édition à la demande, tenait à peu près ce propos :

« La traduction littéraire est un art. Comme l'écriture », je ne pouvais qu'acquiescer :

« C'est si vrai qu'on ignore souvent, lors de la lecture d'un texte étranger, ce qui relève - dans notre appréciation - de la traduction.

Ici, j'ai sous le coude quelques traductions des Géorgiques de Virgile, je vous en extraits quatre vers, et quelques traductions :

Virgile

Ante Iovem nulli subigebant arva coloni ;
Ne signare quidem aut partiri limite campum
fas erat: in medium quaerebant, ipsaque tellus
omnia liberius, nullo poscente, ferebat.

Delille (1770)

Avant lui, point d’enclos, de bornes, de partage ;
La terre était de tous le commun héritage ;
Et, sans qu’on l’arrachât, prodigue de son bien
La terre donnait plus à qui n’exigeait rien.

de Marolles (1649)

Auparavant, il n’y avait point de laboureurs : comme les hommes n’avaient point l’usage de partager les champs, aussi leur était-il défendu d’y mettre des bornes, et possédaient toutes choses en commun, la terre sans être sollicitée portant toutes sortes de fruits.

de Pinchesne (1708)

Avant lui les mortels en ignoraient l’usage.
On n’avait point encore divisé l’Héritage :
Les Bornes, les Contrats, les Fonds, les Revenus
N’étaient qu’illusion et que noms inconnus,
Chacun s’appropriant ce que la Terre pleine
Produisait en commun d’elle-même sans peine.

Cabaret-Dupaty (1878)

Avant Jupiter, personne ne cultivait les champs. Il n’était pas même permis de partager ni de limiter le sol. On recueillait en commun, et, sans être forcée, la terre prodiguait librement tout d’elle-même.

Desportes (1806)

Avant Jupiter le labourage même était inconnu ; il n'était pas permis de faire le partage des champs, d'en marquer les limites. C'était l'héritage commun, et la terre, sans être sollicitée, donnait libéralement tous ses biens.

Rat (1932)

Avant Jupiter, point de colon qui domptât les guérets; il n'était même pas permis de borner ou de partager les champs par une bordure : les récoltes étaient mises en commun, et la terre produisait tout d'elle-même, librement, sans contrainte.

Je ne vous dis pas celles qui ont ma préférence. »

Caricature

Jacques Paionni, à cette lecture, remarqua : « Belle démonstration de ce qui doit se passer dans nos parlements européens »

Ce qui, de ma part, provoqua ce propos :

« Bah, tu es gentil pour les institutions européennes, ou... très méchant pour les différents traducteurs ci-dessus.

Hum... une traduction, du même passage de Virgile, par la Commission, pourrait donner quelque chose comme ceci :

[Note de synthèse ref. e-27X35Z1984, la version intégrale est disponible et consultable dans notre nouveau système d'archivage électronique réf. e-WX12-15-87A]

Avant l'adoption de la norme Iso 1984, la rationalisation de la production agricole nécessaire à notre croissance économique, élément structurel permettant une bonne utilisation des ressources et un approvisionnement durable de nos métropoles, n'était pas encore interopérable.

La spécialisation et la sécurisation des espaces qui par le gain de productivité subséquent et l'économie d'échelle conséquente permet aujourd'hui d'adapter, à flux tendu, la production à la consommation des agents économiques tout en respectant les règles sanitaires correspondant aux normes en vigueur n'était pas réalisée.

La répartition des budgets aux différentes dotations définies dans le schéma directeur qui permet la traçabilité des différents flux matériels et immatériels ainsi que la bonne gestion des stocks en fonction de la conjoncture n'était pas mise en œuvre.

Ainsi, sans respecter les règles sanitaires élémentaires, les normes de la diététique internationale, l'étiquetage précis des produits, la prévention des épizooties et des endémies, l'agent économique mal défini (l'acte de consommation étant de manière irrationnelle confondu avec l'acte de production ; la sphère culturelle(1) avec l'agriculturelle ; etc.) puisait, sans le discernement que les fondamentaux économiques et sociaux nous imposent, anarchiquement les ressources de notre écosystème. »

Nuances

« Ce style me rappelle furieusement celui qui fit passer ce passage de « Nuances » de René Dorin de :

« Tino Rossi chante...
C'est un cachet !
Il a le premier prix...
C'est un comprimé ! »

à :

« Tino Rossi chante...
C'est un joint!
Il a le premier prix...
C'est un médicament! »

en utilisant un système de traduction automatique. »

Plus sérieusement, deux traducteurs contemporains nous renseignent, avec sensibilité et à propos, sur leur art : Jean-Claude Capèle  et  Françoise Wuilmart : Le Passeur et le ciseau du sculpteur.

Ainsi, le traduit par..., vous l'aviez ignoré.





1. 1984, George Orwell, trad. Amélie Audiberti, ed. Gallimard, 1950.
2. Si c'est un homme, Primo Levi, trad. Martine Schruoffeneger, Julliard, 1987.
3. Odyssée, Homère, trad. Victor Bérard, Armand Colin, 1931.
4. Nouvelles africaines, Doris Lessing, trad. Marianne Véron, Albin Michel, 1980.



Roseau, mis à jour le 18-01-2008

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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