Il y a des livres dont
il faut seulement goûter,
d'autres qu'il faut dévorer,
d'autres enfin,
mais en petit nombre,
qu'il faut, pour ainsi dire,
mâcher et digérer.

Francis Bacon,
Essais de morale et
de politique, 1597.



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chèvre

Roseau

ou Le Parti d'en livre

Le Passeur et le ciseau du sculpteur



Les deux textes, ci-dessous reproduits : Khristophoros, le traducteur est un passeur de Jean-Claude Capèle1 et l'image du sculpteur décrite par Françoise Wuilmart2 se complètent agréablement. Ils nous font percevoir, avec sensibilité, la qualité d'auteur propre au traducteur.

Khristophoros, le traducteur est un passeur

« Lorsqu'en ces jours, lointains déjà, de mon enfance, quelque part dans le pays de Bade, je me rendais compte que je ne parvenais que très imparfaitement à jouer les interprètes alors que j'étais bilingue, j'avais touché du doigt sans le savoir le point crucial de ce qui était déjà, alors, ma double culture : savoir deux langues, c'est-à-dire se mouvoir sans difficulté dans deux univers linguistiques et culturels différents, ne signifie pas, tant s'en faut, que l'on puisse passer sans encombres d'un système à l'autre. J'avais beau comprendre, je n'étais pas toujours à même de traduire*.

Langue maternelle et langue paternelle : tel fut le dilemme qui accompagna mes jeunes années. Dilemme linguistique, bien sûr, mais aussi dilemme culturel, tant il est vrai que je vécus très tôt, à défaut de le comprendre tout à fait, ce phénomène de l'entre-deux qui consiste à avoir deux visions du monde, un moi et un Ich. C'est de cet hiatus qu'est né peu à peu, presque à mon insu, le désir de dépasser ce gouffre, de surmonter ce qui est bel et bien une schizophrénie – en me l'appropriant : devenir le maillon manquant en ayant la prétention – ultime! – d'être le pont jeté entre les deux rives, tout en s'effaçant pour se glisser dans l'habit de saint Christophe, ceux du passeur. La traduction comme mode d'expression du déchirement.

Quiconque a approché la traduction sait que les traducteurs sont les sans-grade de la littérature. Paradoxalement, cette situation les amène souvent à se laisser aller soit à l'arrogance qui affirme que tout est traduisible, soit au désespoir qui voudrait que rien ne le soit.

Le traducteur étant le point de contact, le passage obligé entre deux univers culturels, il est aussi le lieu de tous leurs conflits. Sa tâche consiste donc à tenter de résoudre le dilemme dont il est le théâtre. Et c'est là que l'on touche à l'essence même de la traduction. Est-il inutile de rappeler que chaque langue n'est pas réductible aux mots qui la composent ? Il ne s'agit donc pas, dans l'acte de traduire, de se contenter de mettre en regard deux nomenclatures, comme si la réalité du monde était une et chaque langue un simple catalogue de signifiants différents pour des signifiés identiques – conception empirique des langues qui pose les idées comme préexistant aux mots, alors que Humboldt, déjà, nous a enseigné qu'une langue est avant toute chose une analyse incomplète et subjective du réel, une vision du monde** donc, et que, par conséquent, les éléments de réalité du langage ne reviennent jamais exactement sous la même forme dans une autre. Bref, la langue est un découpage, parfois unique, et un éclairage particulier du réel que notre ancrage linguistique et culturel nous impose, tant il est vrai que nous pensons notre univers dans des catégories modelées par notre langue maternelle.

La question se complique ici : existe-t-il une ou plusieurs expériences du monde, et cette expérience est-elle définissable ? Et les mots qu'une langue emploie sont-ils l'équivalent exact de ceux utilisés par une autre pour décrire un phénomène supposé identique ? Lorsque je traduis, la question est moins de savoir si je traduis tous les mots ou toutes les unités de sens, mais plutôt de savoir de quelle expérience je rends compte, et si je parviens, quels que soient les moyens linguistiques mis en œuvre, à la faire passer dans l'autre langue : je dois pour cela maîtriser les deux référentiels et savoir où et comment ils pourraient se recouper. L'univocité, ici, est sinon impossible, du moins rare.

Est-ce à dire que toute traduction est impossible ? Oui, si l'on s'en tient à l'objectif primordial que l'on définit généralement sous le vocable de fidélité. Mais qu'entend-on au juste par là ? Fidélité au mot à mot ? au style ? à ce qu'il est convenu d'appeler le sens du texte de départ ?

C'est une lapalissade que d'affirmer qu'il y a autant de versions d'un même texte que de traducteurs – ce qui a au moins le mérite d'expliquer le caractère miraculeux de la Septante. Une traduction est avant tout une lecture. Mais par-delà cet aspect subjectif, quel est le résultat qualitatif recherché par le traducteur ? Restreignons le champ de l'analyse en le réduisant à l'alternative suivante : le texte d'arrivée doit-il se lire comme un texte traduit ou comme une œuvre qui aurait pu être écrite telle quelle dans la langue d'arrivée ? En d'autres termes : le traducteur doit-il gommer l'origine exogène du texte qu'il rend ou doit-il s'efforcer de marquer l'œuvre comme étant traduite, c'est-à-dire laisser transparaître son « étrangeté » ? Peut-être ne faut-il pas oublier que le passeur dont nous parlions plus haut est avant tout un trait d'union et qu'il doit non seulement éviter de décourager son lecteur mais aussi toujours penser à son plaisir. Le seul moyen pour réussir, même en partie, cette quadrature du cercle, c'est de rechercher l'équivalence. Cicéron, déjà, l'avait compris, qui affirmait à propos des Discours de Démosthène qu'il avait traduits : «Je ne les ai pas rendus en simple traducteur (ut interpres), mais en écrivain (sed ut orator) », avant de poursuivre : « J'ai cru, en effet, que ce qui importait au lecteur, c'était de lui en offrir non pas le même nombre, mais pour ainsi dire le même poids. » Autrement dit, il le fait « en serrant de près les mots, mais au point seulement où ils ne répugnent pas à notre goût ». Donc, non pas traduire les mots, mais leur génie.

En filigrane d'une telle conception s'impose une évidence: la traduction n'est pas une activité scientifique, car elle est bien souvent, et souvent par nécessité, approximative. Mais elle est un art, puisque, pour préserver le rang du texte traduit, elle se doit de devenir écriture et création. C'est précisément ce qui l'élève et la fait échapper à la médiocrité.

Que serait notre « culture » d'aujourd'hui sans les traductions qui l'émaillent depuis la nuit des temps, qu'elles soient marquées au sceau du génie ou pèchent par leurs insuffisances ? Certains auteurs mondialement connus qui, parfois, mettent en cause tel ou tel de leurs traducteurs avec une vigueur proportionnelle à leur notoriété feraient bien de se souvenir que sans ces modestes artisans de la langue, ils seraient restés dans les oubliettes de la littérature mondiale. »

Jean-Claude Capèle, 1998.

* Ou, comme le dit si bien Georges-Arthur Goldschmidt : « C'est une situation de surplomb où on est sans cesse stupéfait de ne jamais pouvoir dire dans l'autre langue ce qu'on dit dans l'une. »

** « Jede Sprache hat eine eigene Weltsicht. »


Le ciseau du sculpteur

« Le sculpteur qui à l'aide de son ciseau tente de reproduire la figure dans du bois, se heurte au même problème que le traducteur. Le bois, équivalent de la langue d'arrivée, est très différent du marbre, symbole de la langue de départ : il fait un autre effet, a une autre odeur, éveille d'autres sensations. Dès le départ, le sculpteur sait que sa figure suscitera des sentiments bien différents, ne serait-ce déjà que par sa plus grande fragilité. Alors qu'il tente par exemple de respecter le galbe de l'épaule de la figure originale, la veine du bois le narguera, et il devra se rendre à l'évidence : s'il persiste à vouloir respecter le modèle, le bois cassera. Le voilà donc contraint d'obéir à la veine du bois et de donner une autre forme à l'épaule, malgré sa bonne volonté et son souci de fidélité. Au bout du compte la figure de bois sera donc bien différente de la figure de marbre. Le traducteur est donc, très certainement, un écrivain. Ce qui le distingue fondamentalement, bien sûr, de l'auteur au premier chef, c'est que le texte réécrit « ne
sort pas de lui ». Ce n'est pas dans son propre imaginaire qu'il va puiser ses phrases, ni dans son vécu, ni dans son ego profond. Et pourtant son travail d'artisan est le même : le travail d'écriture.

Cela dit, un ingrédient me semble nécessaire, voire inévitable à la restitution heureuse du texte de départ : l'empathie, qui suppose non pas une communauté d'idées ou de vécu avec l'auteur, mais plutôt une similitude beaucoup plus subtile dans l'approche des choses, du monde, dans la structuration originelle du langage. Un musicien peut-il jouer avec le même bonheur du Bach ou du Chopin ? »

Françoise Wuilmart, 2006.



1. La bibliographie de Jean-Claude Capèle est consultable sur son site internet : http://www.khristophoros.net/Trad/, nous y trouvons plus particulièrement L'Allemagne hier et aujourd'hui.
2. Françoise Wuilmart de l'Institut supérieur de traducteurs et interprètes, Bruxelles, possède une riche bibliographie. Nous citerons Une femme à Berlin : journal 20 avril – 22 juin 1945, Anonyme, NRF, 2006.



Roseau, mis à jour le 18-01-2008

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édité par Christian Domec Licence Creative Commons édité par Christian Domec
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